Entre clics et matraques : la preuve par le pixel

Effets sociopolitiques de la médiatisation des violences policières

Dans la France contemporaine, marquée par une crise de confiance envers les institutions politiques, médiatiques et policières, les images ne sont plus de simples témoins : elles sont devenues des preuves. L’image de Clémence à Marseille, frappée par des agents de police malgré ses excuses, résume cette tension entre autorité qui se veut légitime et émotion qui la met en cause. Chaque reprise, commentaire, relais médiatique participe à reconfigurer sa signification, en l’inscrivant dans un récit de violence d’État, de répression du mouvement social ou de dysfonctionnement institutionnel. Sa diffusion massive sur les réseaux sociaux transforme un fait isolé en enjeu collectif. L’espace public devient champ de bataille symbolique, et dans ce gigantesque théâtre médiatique, la rue et internet se répondent. S’ils échouent parfois à convaincre le champ judiciaire, elles produisent un effet social majeur, celui de rendre visible ce que l’institution tend à invisibiliser. Notre travail s’interrogera sur les trajectoires sociales, médiatiques et politiques d’une image de violence policière : comment circule-t-elle, comment est-elle cadrée, et comment agit-elle. Autrement dit, il s’agira de comprendre comment dans la France contemporaine l’image prolonge la contestation, et comment la viralité redéfinit la manière de “faire mouvement”.

Un policier brandit son lanceur de balles de défense lors d’une manifestation à Rennes, juin 2023, @evhenke pour Unsplash

Des images virales: cadres théoriques et enjeux sociologiques

L’image de violence policière comme vecteur de cadrage et d’émotion

Les images de violences policières, perçues comme preuves du réel, occupent une certaine place dans l’espace public. Riboni rappelle que « l’image serait la trace de l’existence de son référent », renforçant l’idée que l’image, en tant qu’indice, offre un accès direct à ce qu’elle représente. Pourtant, cette croyance se heurte à une réalité plus complexe. Riboni montre que « la vidéo échoue souvent à constituer une preuve ». Effectivement seulement 0,001 % des policiers français auteurs de violences sont condamnés. La catégorie même de vidéos de violences policières reste floue. Riboni note qu’elle « semble désigner un genre homogène » alors qu’elle rassemble des objets « et des situations hétéroclites ». Cette diversité montre que les images ne possèdent pas un sens intrinsèque, leur interprétation dépend du contexte de diffusion. Ce travail de mise en images influe sur leur réception. Nous savons que « regarder une action au ralenti […] peut amener les téléspectateurs à percevoir une action comme plus intentionnelle ». L’objectivité supposée de la vidéo est donc sans cesse modelée par ces choix techniques. Enfin, la diffusion de ces images sur les réseaux sociaux redéfinit le rôle des médias traditionnels. On parle même d’un « silence médiatique » longtemps entretenu autour des violences policières. La circulation numérique de ces vidéos permet de rompre ce silence.

Une lutte symbolique autour des images: « Nous » et « Eux »

Les images de violences policières alimentent une dynamique d’antagonisation. Elles contribuent à construire un « Nous » contre un « Eux », dont les contours varient selon les acteurs. Nous pouvons considérer ce processus comme une « interpellation plébéienne », c’est-à-dire une manière pour des citoyens de se rendre visibles comme peuple en s’opposant au récit dominant. Ce clivage se forme en miroir, l’existence du « Nous » suppose celle du « Eux », et inversement (exemple Fig 1).

Fig 1, post sur X

Cette opposition s’appuie sur une dimension morale. Rappelons que la violence n’existe qu’à travers une définition sociale partagée. Or, face aux vidéos, se manifestent souvent une « panique médiatique ». Une analogie peut être faite entre le traitement médiatique des violences dites urbaines et policières sur les réseaux sociaux. Si la première expression porte des connotations raciales, on peut considérer que les violences policières sont parfois perçues comme le reflet d’un autoritarisme institutionnel systématique. Pourtant, la vision wébérienne de la violence légitime de l’État demeure largement admise, ce n’est que lorsque les contestataires en subissent les effets que certains la contestent, non pas dans son principe, mais dans son application. Cette tension fait écho, par analogie, aux paradoxes évoqués par Christian Mouhanna. De plus, si les médias présentent souvent les violences des manifestants comme injustifiées, on peut supposer qu’un double standard perceptif pourrait s’appliquer dans l’autre camp, sur les réseaux sociaux, les violences policières pourraient être jugées de la même manière, sans que leur logique de maintien de l’ordre soit prise en compte. Dans les deux cas, les images deviennent un champ de bataille symbolique où s’affrontent plusieurs récits concurrents du réel, surtout lorsque le « jeu d’assurance » c’est-à-dire le mécanisme par lequel les manifestants adaptent leurs actions en fonction de ce qu’ils anticipent comme tolérable par les forces de l’ordre est rompu.

Quand une vidéo devient symbole : trajectoire et acteurs de cas emblématiques

Clémence, viralisation comme acte de lutte

L’essor des vidéos de violences policières révèle un nouveau régime de visibilité où l’événement ne prend sens que par sa diffusion. Ces images sont soumises au jeu de l’économie de l’attention : la couverture médiatique des mouvements sociaux se structure autour des logiques de visibilité, de dramatisation et de performance. En effet, l’attention humaine est devenue la ressource la plus convoitée par les médias et les plateformes, qui cherchent sans cesse à la capter et à la monétiser. La viralisation devient acte de lutte, une politisation de la visibilité. Clémence, filmée lors des manifestations du 18 septembre à Marseille, en est la preuve. Cette vidéo incarne la violence d’Etat et la variété des relais et de leurs recontextualisations reflète la pluralité des opinions, faisant de ces images un objet disputé où s’affrontent logiques politiques, médiatiques et émotionnelles. Les premiers acteurs sont les témoins ordinaires, incarnant une contre-surveillance citoyenne, contrepoids à la légitimité conférée aux forces de l’ordre. Le monopole de la visibilité se trouve alors transfugé, les citoyens deviennent producteurs du récit. Dans la vidéo, un agent prévient « Fais gaffe, c’est filmé« , c’est ainsi que le parquet de Marseille s’est autosaisi. La vidéo devient preuve sociale et fait office de justice symbolique, mettant en tension discours d’autorité et expérience vécue. Clémence s’interroge sur la viralité de la scène. Pour elle entrent en jeu des logiques de classe, de race et de genre : [je suis une] « Petite meuf blanche sans défense, tout de suite, tout le monde s’alarme« . La visibilité devient un privilège socialement distribué et les mouvements sociaux doivent souvent composer avec ces biais de représentation.

Conservation des données, Maria et la justice en deux-temps

Maria, victime en 2018 d’un tir de LBD puis de coups alors qu’elle était au sol illustre comment la diffusion des images peut agir a postériori, à travers les réseaux sociaux et les collectifs militants, ces derniers construisant un récit collectif autour de la violence. Il ne s’agit pas ici d’un affrontement classique entre police et manifestants, mais d’une interaction police–passant, Maria rentrant simplement chez elle. Son histoire a surtout été relayée par des réseaux militants et des sites d’archives contribuant à conserver et à rendre accessibles ces témoignages. Les ressources comme violencespolicieres.fr, les dispositifs citoyens Allô Place Beauvau, Allô IGPN ou Radio Police (initiatives Médiapart) permettent de produire une mémoire collective des violences d’État et participent d’un contre-pouvoir numérique fondé sur la viralisation et la participation citoyenne. C’est d’ailleurs grâce à ces initiatives de conservation des données (contrairement aux données policières effacées après un temps selon la procédure) que les policiers sont identifiés et mis en examen en octobre 2025. Filmer l’action des forces de l’ordre devient une « nécessité [qui] répond à ce que l’on appelle la « sousveillance » de l’action de la police, […] une surveillance qui va du bas vers le haut, du citoyen vers l’autorité« . L’utilisation politique d’une captation médiatique devient mode de protection à la fois instantané et futur.

Le déplacement des luttes politiques vers l’espace numérique à travers la diffusion d’images de violences policières, en Algérie et en France

Dénonciation de la violence et répression, de la rue à Internet

 Au-delà des cas individuels, la diffusion des images de violence policière doit aussi s’étudier dans le cadre plus large des mouvements sociaux au cours desquels elles ont lieu. Malgré la différence de contexte politique, on peut dresser des parallèles entre le Hirak en Algérie et le mouvement des Gilets jaunes en France sont deux mouvements de protestation sociale fortement marqués par la diffusion d’images d’une répression policière violente sur les réseaux sociaux. Si ces images servent d’abord à dénoncer les violences policières, elles construisent aussi la légitimité du mouvement, afin d’accroître la mobilisation. D’après Laurence Thieux, « c’est précisément l’absence d’environnement favorable à l’expression autonome de la société civile et la citoyenneté en général qui a converti les réseaux sociaux et l’Internet en espaces privilégiés d’expressions alternatives » en Algérie, où la mobilisation de rue a été planifiée en ligne. De ce fait, l’espace numérique devient un lieu de prolongement des affrontements et de la répression physique : le discours de dénonciation des manifestants est systématiquement remis en cause par les autorités publiques et les médias, jusqu’à la criminalisation, comme en témoigne un militant algérien qui raconte son incarcération suite à un live dénonçant ses mauvais traitements. Internet est le seul lieu où il est possible de témoigner des violences subies, mais le fait même d’apporter ce témoignage est criminalisé et engendre davantage de répression.


 Discours hégémonique et contre-discours

Mais c’est surtout par leurs discours que les pouvoirs publics et les médias entreprennent de décrédibiliser et de délégitimer le mouvement. Citons l’exemple d’une photo qui a fait la une de plusieurs journaux français, où un manifestant frappe à mains nues un bouclier de CRS. Le cadrage médiatique attribue ici la violence au manifestant, forcément illégitime à en faire usage. En Algérie, la mobilisation est minimisée ou ignorée : « [les réseaux sociaux] ont surtout été une alternative au déficit d’informations laissé par de nombreux médias », écrit Chérif Dris. Cet affrontement entre discours concurrents sur les images de violences policières transforme les mobilisations en protestation contre un ensemble politico-médiatique, où on considère que les médias sont au service du pouvoir politique contesté. Les discours numériques prennent alors une véritable dimension contre-hégémonique, à mesure que les acteurs qui les diffusent prennent davantage conscience des dynamiques politiques qui les entourent.

Ainsi, les images de violences policières se situent au croisement du politique, du médiatique et du social. Elles ne sont plus de simples représentations, mais de véritables acteurs du débat public. Elles redéfinissent la manière dont se construit la vérité et placent les citoyens au centre de la production et du commentaire de l’action policière. La puissance de ces images reste ambivalente, suscitant des logiques de politisation et d’indignation sociale, sans vraiment garantir la justice. Leur effet est moins juridique que symbolique, offrant aux victimes une reconnaissance publique des injustices longtemps tues. Cette visibilité devient une forme d’action politique, une manière de transformer le regard collectif. La circulation de ces vidéos traduit un déplacement des luttes passant de la rue vers les réseaux, du cri vers l’image, du slogan vers la viralité. Les mouvements sociaux investissent désormais le numérique comme un espace de contestation et de mémoire. Dans une société saturée d’informations, filmer, diffuser et partager devient un acte de résistance car aujourd’hui, montrer, c’est déjà agir.

Article coécrit par : Thomas BELKADI, Sarah ASSRAOUI, Gabrielle DELAUNAY, Axel NOWAK et Mathilde SCOTTO D’ARDINO

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