Comment la communication territoriale peut-elle concilier une supposée neutralité institutionnelle et l’expression politique lors d’un événement controversé ?

Exemple de l’exposition « Visa pour l’image » à Perpignan

Abdulmonam Eassa au festival Visa pour l’image, Perpignan, 5 septembre 2019. Photo par Claude TRUONG-NGOC

La communication publique correspond à « la fabrication des messages que les autorités publiques adressent à leurs ressortissants » (Aldrin et al., 2014). Elle regroupe l’ensemble des messages que les institutions adressent aux citoyens. On distingue la communication institutionnelle, censée rester neutre et guidée par la déontologie du service public, de la communication politique, qui vise à promouvoir un parti, un élu ou un programme. Dans le cas des collectivités territoriales, cette distinction peut devenir floue.

Mais alors comment concilier neutralité institutionnelle et engagement politique lors d’un événement controversé ? Le cas de l’exposition « Visa pour l’image » permet d’analyser cette tension au cœur de la communication territoriale.

La « neutralité institutionnelle »

Le cadre légal de la neutralité publique

Dans le droit français, la neutralité est un principe fondamental du service public. Le Conseil d’État relève que la neutralité implique « de ne pas manifester dans l’exercice de ses fonctions ses opinions politiques, philosophiques ou religieuses de quelque manière que ce soit »1 Comme l’explique Camille Fernandes (2025), dans le cas des communes, bien qu’elles soient dirigées par un maire élu et donc une autorité politique, elles restent avant tout des institutions administratives. Ainsi, elles doivent respecter le principe de neutralité politique. Le Conseil d’État rappelle également que les communes ne peuvent pas prendre position politiquement dans un conflit en cours ni favoriser un camp, par exemple en accordant des subventions. Cependant, la distinction entre la politique et l’administratif peut devenir floue lorsque le maire utilise son rôle institutionnel pour défendre une position politique. C’est ce qu’il s’est passé dans la ville de Perpignan en début d’année scolaire.

La controverse politique

En marge du festival Visa pour l’Image, qui met notamment en lumière le conflit israélo-palestinien, la mairie RN de Perpignan inaugure, en septembre 2025, sa propre exposition consacrée aux massacres du 7 octobre en Israël2. L’initiative de Louis Aliot, maire de Perpignan et vice-président du Rassemblement National, d’organiser l’exposition dans le hall de la mairie a suscité une controverse dans la ville. En effet, cette initiative coïncide avec l’exposition « L’œil de Gaza » de la photographe palestinienne Fatma Hassona3, présentée dans le cadre du festival. Il a justifié son acte comme étant « un rappel important » des massacres du 7 octobre 2023, estimant qu’on « ne peut pas parler de Gaza si on ne parle pas du massacre du 7 octobre ». De plus, sa « contre-exposition » illustre une instrumentalisation du travail journalistique, puisqu’elle ne présentait que les photos du Franco-Israélien Maël Benoliel, qui s’est dit « berné » et a rappelé que sa démarche était « purement journalistique, voire artistique »4. Cependant cette controverse s’inscrit dans un contexte plus large, en effet ce n’est pas la première fois que Louis Aliot est accusé de ne pas respecter la neutralité publique. Il avait précédemment refusé de remettre en personne le Visa d’Or de la ville au photographe gazaoui Loay Ayyoub, l’accusant de soutenir le Hamas. Tout cela s’ajoute au fait que, chaque année, il déroge aux principes de laïcité en installant une crèche au sein même de l’Hôtel de ville.

L’expression politique aux dépens du devoir institutionnel

Le brouillage des frontières entre neutralité institutionnelle et expression politique

Derrière cette « contre-exposition », il y a une volonté du maire d’apporter un contre-cadrage5 aux images de Fatma Hassona. Louis Aliot donne une interprétation idéologique à un événement pourtant présenté comme culturel. Ainsi, il transforme la communication territoriale en un instrument de cadrage politique. Dès lors, la frontière entre promotion d’un événement public et mise en scène d’une position partisane devient floue. La communication officielle met de façon récurrente la lumière sur la figure du maire : prises de parole, photos officielles… Cette totémisation6 transforme le but premier de la communication publique vers une valorisation individuelle. L’institution ne communique plus comme une entité neutre, mais comme un acteur politique. Cela contribue à brouiller la frontière entre action publique et stratégie politique. Ainsi, dans le cas de Perpignan, la communication territoriale est reconfigurée. Elle ne se contente plus de rendre visibles les actions de la collectivité, mais elle devient un espace de confrontation idéologique, où l’élu exprime sa vision du réel, mettant à l’épreuve le devoir de neutralité institutionnelle. Le brouillage des frontières entre communication institutionnelle et expression politique est dans la cas présenté très significatif, puisque l’agenda culturel se trouve réinterprété pour cadrer un débat géopolitique sensible.

Les objectifs stratégiques et impact médiatique

Au-delà du brouillage des frontières de la neutralité institutionnelle, l’intervention de la municipalité relève également d’une opération de communication stratégique. Dans ce contexte, l’événement culturel devient un vecteur de légitimation politique. Il ne s’agit plus uniquement de promouvoir un contre-discours dans le cadre d’expositions photo-journalistiques, mais d’utiliser la visibilité d’un événement pour porter un message cohérent avec les orientations de l’exécutif municipal. Le choix d’un support culturel permet de présenter une prise de position politique sous une apparence de neutralité culturelle ou commémorative. En hébergeant son exposition au sein de la mairie et dans le contexte du festival dont la réputation internationale garantit une forte médiatisation, la mairie peut s’inscrire dans le registre de l’information, tout en affirmant une position politique claire. Ainsi, Louis Aliot, vice-président du RN, permet la « dédiabolisation » de son parti en le qualifiant de « meilleur bouclier » contre l’antisémitisme7. Dans ce contexte, les messages véhiculés par la communication officielle ne servent pas seulement à expliquer une exposition; ils participent à la construction d’un récit politique qui associe Perpignan à une prise de position internationale. La ville se met en scène à travers l’engagement de son maire, ce qui renforce la personnalisation du discours et l’affirmation d’une idéologie identifiable.

Les élections municipales

La controverse: stratégie de pré-campagne électorale 2024

Dans le cadre d’une année d’élections municipales, la controverse prend d’autant plus de sens. L’impact médiatique constitue l’un des ressorts centraux dans la stratégie politique. À travers cette prise de position, l’élu va forcer ses opposants politiques à réagir, il​ impose une mise à l’agenda (De Maillard & Kübler, 2016) d’un sujet politique qui fait partie intégrante de son programme pour 2026. Cela lui permet de prendre les devants sur la campagne à venir. Cette stratégie de controverse, mobilisant les canaux et la visibilité des outils territoriaux (ici le festival), est récurrente en politique (Rennes, 2016). En ce sens, la controverse n’est pas un échec de gestion de la politique de Louis Aliot, mais une stratégie délibérée qui vise à polariser et à mobiliser son électorat susceptible de le réélire. « Dans tous les cas de figure, je me représente. Il y a de très bonnes chances pour que je sois réélu », a-t-il déclaré le 14 octobre dernier. De plus, l’utilisation de l’outil de la controverse est une stratégie qui permet de se mettre en avant comme quelqu’un qui « rétablit la vérité ». Lui-même se présente ainsi comme un « homme de conviction »8. C’est une façon de susciter l’émotion plus efficacement qu’un simple débat ou un discours, mobilisant ainsi une nouvelle fois son électorat cible. Cette controverse lui permet de mettre en avant sa ligne politique et de commencer sa campagne avant même d’annoncer sa candidature, le tout dans un contexte de réserve pré-électorale. Résultat: Louis Aliot est l’un des maires de France les plus médiatisés, devant ceux de Toulouse et Montpellier9.

Le point de vue des habitants

Face à la controverse, certains habitants comme Claude Lévy ou Tiziri Kandi, d’après une interview dans Médiapart, estiment que le RN utilise l’exposition et d’autres symboles, comme la crèche annuelle, pour promouvoir son agenda politique et diviser les communautés locales. Dans ce même entretien, d’autres voix au contraire défendent l’exposition et les actions du maire. Par exemple, Chmouel Bensoussan ou Daniel Halimi ont exprimé leur soutien, affirmant que l’exposition rend hommage aux victimes du 7 octobre et rappelle l’ampleur de cette tragédie, trop peu couverte selon eux par les médias. Le président local de l’association B’nai B’rith explique « Un maire doit surtout s’occuper de sa ville et de ses habitants »10, ce qui inclut ainsi de mettre en avant des événements qu’il juge importants. L’exposition est également perçue par certains comme un rééquilibrage du récit médiatique en réponse à une couverture médiatique centrée sur Gaza, qui justifie selon eux la position municipale.

Finalement, les collectivités territoriales sont constamment entre deux obligations contradictoires, en raison de leur statut hybride : l’impératif de la neutralité institutionnelle, lié à leur rôle de service public, et la nécessité d’une expression politique propre, intensifiée par le contexte électoral de 2026. Cette tension permanente entre le rôle administratif et le mandat politique met en évidence l’idée qu’une sphère institutionnelle « neutre » n’existe pas. La communication territoriale est structurellement politique. Ce brouillage des frontières pour les citoyens peut renforcer la polarisation et nuire à la crédibilité de l’élu et de son message institutionnel ou au contraire mobiliser des partisans. Le cas étudié, bien qu’extrême, est révélateur d’une tendance encore plus large à la personnalisation du pouvoir. 

Youna Ehouarne, Romayssae El Houari et Sophie Marc-Chazarenc

Bibliographie

Aldrin, P., Hubé, N., Ollivier-Yaniv, C., & Utard, J.-M. (2014). Les mondes de la communication publique : Légitimation et fabrique symbolique du politique. Presses Universitaires de Rennes.

De Maillard, J., & Kübler, D. (2009). Les processus de mise à l’agenda. Dans J. De Maillard & D. Kübler, Analyser les politiques publiques (p. 23-47). Presses Universitaires de Grenoble.

Fernandes, C. (2025). La neutralité politique au sein des communes. Revue des droits et libertés fondamentaux, 2025(chron. n°60). https://revuedlf.com/droit-administratif/la-neutralite-politique-au-sein-des-communes/

Rennes, J. (2016). Les controverses politiques et leurs frontières. Études de communication, 47, 21–48.

Tavares-Rocha, C. (2021). Communication territoriale et participation citoyenne : Étude de cas dans la région PACA. Revue française des sciences de l’information et de la communication, 22. https://journals.openedition.org/rfsic/16950

Zémor, P. (2008). La communication publique [Compte rendu de livre]. Communication & organisation, 34. https://journals.openedition.org/communicationorganisation/1798

  1. CE, 15 nov. 2022, n° 451523. ↩︎
  2. P. Borrel, « À Perpignan, Louis Aliot instrumentalise la photographie et la communauté juive », Mediapart, 1er septembre 2025, https://www.mediapart.fr/journal/france/010925/perpignan-louis-aliot-instrumentalise-la-photographie-et-la-communaute-juive. ↩︎
  3. C. Guillot, « À Visa pour l’image, Gaza et les journalistes toujours dans le viseur », Le Monde, 8 septembre 2025, https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/09/08/a-visa-pour-l-image-gaza-et-les-journalistes-toujours-dans-le-viseur_6639949_3246.html. ↩︎
  4. J. Casez et J. Taurinyà, « Visa pour l’image : un photographe israélien “berné” par Louis Aliot et sa contre-exposition sur le massacre du 7 octobre », France 3 Occitanie, 4 septembre 2025, https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/pyrenees-orientales/perpignan/visa-pour-l-image-un-photographe-israelien-berne-par-la-mairie-rn-de-perpignan-et-sa-contre-exposition-sur-le-7-octobre-3211013.html. ↩︎
  5. Désigne le processus par lequel un acteur construit un cadrage alternatif afin de délégitimer, corriger ou remplacer le cadrage dominant proposé par un autre acteur (Benford & Snow, 2000). ↩︎
  6. La totémisation désigne l’incarnation symbolique du pouvoir par une personne, érigée en figure identitaire et médiatique (Le Bart, 2008). ↩︎
  7. P. Borrel, op. cit. ↩︎
  8. « Municipales 2026. Malgré son procès, Louis Aliot (RN) martèle qu’il sera candidat à Perpignan », Actu.fr, 31 mars 2025, https://actu.fr/occitanie/perpignan_66136/municipales-2026-malgre-son-proces-louis-aliot-rn-martele-qu-il-sera-candidat-a-perpignan_63296115.html . ↩︎
  9. « Louis Aliot dans le top 10 des maires les plus médiatiques de France… mais Perpignan n’en profite pas », L’Indépendant, 18 novembre 2025, https://www.lindependant.fr/2025/11/18/louis-aliot-dans-le-top-10-des-maires-les-plus-mediatiques-de-france-mais-perpignan-nen-profite-pas-13058633.php↩︎
  10. P. Borrel, op. cit. ↩︎

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