Faire de la critique des médias un enjeu démocratique : le cas Acrimed

L’association Acrimed vient de publier, le 12 novembre dernier, Les médias contre la rue : 25 ans de démobilisation sociale. La publication de cet ouvrage, qui analyse « les mobilisations sociales et les mauvais traitements que les médias dominants leur font subir », est l’occasion de revenir sur l’histoire et le fonctionnement de cette association de critique des médias apparue au milieu des années 1990.


Créée par Henri Maler, « Action Critique Média » est née des réactions suscitées par le traitement journalistique des grandes grèves de novembre/décembre 1995 contre le « Plan Juppé »[1]. Dans un « appel pour une action démocratique sur le terrain des médias »[2] publié au début de l’année 1996, 80 signataires – universitaires, journalistes, écrivains, militants associatifs, syndicaux et partisans, avocats – dénoncent « des tentatives intolérables d’étouffer la voix des acteurs sociaux, de dénaturer leurs aspirations, d’effacer leurs propositions en les soumettant au verdict de prétendus experts »[3]. Acrimed se définit comme « une créature improbable : une association militante qui s’efforce de mettre en commun les savoirs et les actions de chercheurs et d’universitaires, de journalistes et de salariés des médias, de militants et d’usagers des médias ». L’association entend remettre la démocratie au centre de l’espace médiatique. Vingt-cinq ans plus tard, les fondements et objectifs de cette « association-carrefour » sont toujours les mêmes : informer, contester, mobiliser et proposer[4].

Toutefois, le champ de bataille journalistique et politique de la « critique des médias » s’est transformé et complexifié : comment l’association Acrimed assure-t-elle le renouvellement de sa position de « joueur hors-jeu » dans un système médiatique marqué notamment par une dépendance croissante aux contraintes économiques, l’essor des technologies numériques ou encore la montée d’une critique des médias venue de l’extrême-droite ? À l’approche des élections présidentielles françaises de 2022, quel rôle peut-elle jouer pour mettre à l’agenda politique la question de la démocratisation des médias ?

La critique des médias comme « cinquième pouvoir »

Dans les théories libérales de la démocratie, la presse est censée jouer un rôle de « quatrième pouvoir » en régulant les pouvoirs constitutionnels séparés de l’État : législatif, exécutif et judiciaire[5]. Le développement de l’industrie des médias de masse au XXème siècle a toutefois conduit à des réflexions critiques sur cette conception idéalisée : si les médias surveillent les autres pouvoirs, qui surveille les médias ?

Acrimed s’inscrit dans une tradition de critique des médias dont les origines remontent à l’émergence de la presse à grand tirage au XIXème siècle. La Monographie de la presse parisienne de Balzac, publiée en 1843, constitue de ce point de vue un « classique »[6]. Dès les années 1930, l’École de Francfort développe la « théorie critique »[7] et fait apparaître une critique marxiste et matérialiste des médias dans un contexte d’émergence de la « culture de masse »[8]. Dans les années 1990, Pierre Bourdieu poursuit cette critique dans son ouvrage Sur la télévision[9] : il analyse le champ journalistique comme un univers professionnel à la fois autonome, doublement dépendant des champs économique et politique, et structuré par des rapports de pouvoir[10].

Les médias d’informations, détenus en France à près de 80% par des entreprises privées[11], sont soumis à des logiques économiques (concentration de la propriété des entreprises de presse, rôle accru des actionnaires, pressions managériales…)[12]. C’est en particulier contre leur emprise croissante qu’Acrimed se mobilise en appelant à « une action démocratique sur le terrain des médias ». La critique des médias est ainsi érigée en une cause militante qui articule sciences sociales, journalisme, et militantisme – un mélange des genres qui suscite chez certains de virulentes critiques[13].

Acrimed, ne prétend pas à « l’objectivité » ou la « neutralité »[14]. C’est une composante du « médiactivisme » dont la lutte est « contre l’emprise des médias par un petit nombre […] revendiquent une autre façon d’informer les citoyens »[15]. Par le biais d’un modèle alternatif, cette critique « anti-hégémonique » entend lutter contre l’idéologie néolibérale tout en articulant son combat avec la critique « expressiviste »[16] des médias libres, qui entendent donner la parole à ceux qui ne l’ont pas[17].

Selon Acrimed, la sphère médiatique « mutile »[18] l’information à cause de contraintes politiques et économiques qui pèsent sur les médias dominants. Alors que  la critique spontanée et « libérale » des médias se concentre sur les contraintes politiques directes menaçant l’indépendance des journalistes, Acrimed met davantage l’accent sur le rôle des structures économiques qui conditionnent le travail de production de l’information, que ce soit dans les grands groupes privés ou l’audiovisuel public. En tant qu’« observateur des médias » indépendant, Acrimed établit ainsi un discours qui se veut libre de toute contrainte politique et s’affirme comme une « composante du mouvement social »[19].

Le système médiatique et son influence politique – Caricature réalisée le 10 octobre 2021. Crédit : Rachel O’Connell

Depuis une quinzaine d’années, de nouvelles formes de critique des médias sont apparues, notamment à l’extrême droite et au sein des rédactions des grands médias d’information. Acrimed, qui se positionne comme une critique des médias proche des idées de la « gauche de gauche », s’oppose ainsi à Polémia, qui depuis 2002 produit une « réinformation » complotiste. Acrimed dénonce la rhétorique « apparemment anticapitaliste »[20] de cette dernière, qui reprend en fait les arguments de la critique de gauche en instaurant une confusion : il devient alors aisé d’assimiler ces deux critiques pourtant diamétralement opposées. Acrimed lutte en effet activement contre la propagation des idées d’extrême droite dans la société, en déconstruisant sa rhétorique et dénonçant son projet politique. Lorsque Polémia parle de « merdias » ou ne distingue pas les termes « islam, islamisme, terrorisme », se creuse un « fossé intellectuel » avec Acrimed. Ainsi, à quelques mois des élections présidentielles, et face à la banalisation de l’extrême droite et d’idées « fascisantes »[21], le rôle d’Acrimed est d’autant plus important.

Acrimed, observatoire de la démocratie ? Le traitement médiatique des élections présidentielles

Au cœur des revendications d’Acrimed se trouve l’ambition d’un plus grand pluralisme de la représentation politique dans les médias. Lors des élections de 2007, l’association dénonce la répartition du temps de parole qui malmène « la démocratie »[22]. Un travail de « décompte » des apparitions est effectué, relevant en septembre 2006 « plus de 280 reportages/passages à l’antenne de Nicolas Sarkozy »[23]. « Le panorama ainsi dressé révèle d’écrasantes inégalités de genre, et donne à voir la misère du pluralisme politique, économique et social à l’antenne »[24].

De plus des formes de connivence, entre pouvoir politique et médias sont dénoncées par Acrimed. Le CSA est la seule instance institutionnelle de vérification des médias, notamment des temps de parole. Se définissant comme une « autorité publique indépendante », l’organisation précise qu’il n’est « pas soumis à l’autorité de l’État »[25]. Pourtant, le Président du CSA est nommé par le Président de la République et « les six autres membres du Collège sont nommés par les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale »[26]. Caractérisé par Acrimed « d’organisme fantoche »[27], l’association est favorable à une composition transparente d’élus, de professionnels des médias et de porte-voix du public.

Par ailleurs, Acrimed dénonce la stigmatisation des candidats de gauche durant les élections et n’est pas la seule à faire ce constat. L’hebdomadaire Marianne avance que « 40.1% des contenus médias consacrés à JLM […] étaient à tonalité négative »[28]. Les représentants LFI sont coupés, décrédibilisés et se voient refuser le débat sur leur programme[29].

Toujours pour dénoncer un manque de pluralisme, Acrimed évoque la « sondomanie »[30] décrivant une surutilisation des sondages dans les médias, particulièrement à l’approche des échéances électorales. Cela dépolitise la campagne en évinçant les « petits » candidats aux intentions de votes faibles. Ainsi, le rôle politique de ces derniers, contrairement à celui des « grands » candidats érigés en célébrités politiques, est a priori minimisé.

Pour contrer ces critiques, les médias de masse se dotent d’organes de « fact-checking »[31]. Ce phénomène peut servir de contre-feux face à la critique externe des médias telle que celle conduite par Acrimed. L’objectif est de « vérifier la véracité de propos tenus par des responsables politiques ».[32] Censé s’ouvrir aux usagers des médias dans une logique de démocratisation, le fact-checking est perçue par les tenants d’une critique « radicale et intransigeante » des médias comme une façade qui ne remet pas fondamentalement en question les choix médiatiques soumis aux logiques économiques et de course à l’audience : ce qui semble relever de la démocratisation des médias relève surtout du marketing[33].

Dans cette situation, comment rendre audible la critique des médias ? Acrimed joue un rôle moteur dans cette critique, qui devrait selon ses membres être plus démocratisée. Comme l’explique en entretien un adhérent d’Acrimed, il s’agit « d’expliquer les biais, pourquoi il n’y a pas de pluralisme en remontant à ce qu’est le monde journalistique d’aujourd’hui, comment il est structuré »[34]. L’association est indépendante financièrement : elle vit d’adhésions, de dons et d’abonnements à son magazine Médiacritiques diffusé à 2000 exemplaires. L’équipe est composée de trois salariés, qui coordonnent l’édition et animent les collectifs de rédaction d’animation ainsi que le bureau. L’association est aussi en relation avec le monde universitaire et la recherche : « On entretient de bonnes relations avec une bonne fraction de la sociologie des médias en France aujourd’hui […] on écrit avec eux. [C’est même] constitutif de l’association »[35].

Une de Médiacritiques, « Les Présidentielles : le retour du journalisme hippique ! », (nº38), revue trimestrielle publiée le 26 avril 2021. Crédit : Acrimed

L’entretien révèle que ceux qui suivent la critique des médias d’Acrimed sont déjà familiarisés à la critique des médias. Dès lors, la question de leur public se pose. Acrimed a plus de 82 000 abonnés sur Twitter. Parmi eux, des chercheurs, des parlementaires principalement de gauche, des journalistes, des organisations comme Attac… Un groupe assez hétérogène mais rassemblé autour d’une lutte sociale et de valeurs de gauche. Leur chaîne YouTube rend elle aussi cette critique « immédiatement accessible »[36]. Elle montre notamment comment, sur les plateaux des grandes chaines de radio et de télévision, « on fait mine de donner la parole à une invitée […] pour mieux la lui couper »[37]. Ce format vidéo témoigne d’un effort de popularisation de la critique des médias.

Finalement, il apparaît que le public d’Acrimed est composé de personnes variées rassemblées autour de l’idée que la critique des médias est essentielle pour faire face aux tendances anti-démocratiques des médias mainstream. Ainsi, Acrimed cherche et produit des « clefs d’analyse » qui ont vocation à être popularisées, à travers une vulgarisation scientifique qui reste exigeante. L’effort fourni par l’association pour rendre la critique des médias accessible à tous et notamment aux plus jeunes est donc indéniable, mais se heurte à sa position marginale dans l’espace médiatique.

Adam Benammi, Léna Boukhelifa, Cassandra Bonniec, Tomas Bory, Sara Khettabi, Benjamin Moreau (promo 2021-2022)


[1]Sur cet événement, voir notamment Julien DUVAL et al., Le « décembre » des intellectuels français, Paris, Liber/Raisons d’agir, 1998, et Sandrine LEVÊQUE, « Crise sociale et crise journalistique. Traitement médiatique du mouvement social de décembre 1995 et transformation du travail journalistique », Réseaux, vol. 17, n. 98, Médias et mouvements sociaux, p. 87-117, 1999

[2]Acrimed,« Appel pour une action démocratique sur le terrain des médias » (1996), 20 décembre 2018, consulté le 08/10/2021 disponible sur https://www.acrimed.org/Appel-pour-une-action-democratique-sur-le-terrain-des-medias-1996

[3]Ibid

[4]Acrimed, « Qui sommes-nous ? », consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/-Qui-sommes-nous-

[5]Pierre ROSANVALLON, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, 2006

[6] Acrimed, « Lire : Monographie de la presse parisienne, d’Honoré de Balzac (1843) », 19 septembre 2013. Disponible sur Lire : Monographie de la presse parisienne, d’Honoré de Balzac (1843) – Acrimed | Action Critique Médias

[7]Max HORKHEIMER, Theodor W. ADORNO, Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1983

[8]Fabien GRANJON (Dir.), Matérialismes, culture et communication, Marxismes, théorie et sociologie critiques, t. 1, Paris, Presses des Mines, 2016

[9]Pierre BOURDIEU, Sur la télévision : suivi de l’emprise du journalisme, Paris, Liber Editions, 1996. Voir également Duval Julien, « Bourdieu, le journalisme et les médias », in Fabien Granjon (dir.), Matérialismes, culture et communication, Paris, Presses des Mines, 2016, p. 405-422.

[10]Ibid.

[11]Aude CARASCO, « Qui a le pouvoir de l’information en France ? », 8 novembre 2018, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.vie-publique.fr/parole-dexpert/268470-qui-le-pouvoir-de-linformation-en-france

[12] Julie SEDEL, Dirigeants de médias. Sociologie d’un groupe patronal, Rennes, PUR, Res Publica, 2021.

[13] LAPEYRONNIE Didier, « L’académisme radical ou le monologue sociologique. Avec qui parlent les sociologues ? », Revue Française de Sociologie, 45-4, octobre-novembre 2004, p. 621-651

[14]Acrimed, « Quelle critique des médias ? », 22 février 2018, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/Quelle-critique-des-medias-5683

[15] Dominique CARDON, Fabien GRANJON, Médiactivistes, Paris, Presses de Sciences Po, 2010

[16] Ibid.

[17] L’association Acrimed est membre depuis 2014 de la Coordination Permanente des Médias libres (Acrimed, « La Coordination permanente des médias libres (CPML) : c’est qui, c’est quoi ? », 24 août 2017. Disponible sur https://www.acrimed.org/La-Coordination-permanente-des-medias-libres-CPML?recherche=CPML)

[18]Acrimed, « Présidentielles : le retour du journalisme hippique ! », Médiacritiques, n. 38, 26 avril 2021, disponible sur www.acrimed.org/Sortie-de-Mediacritiques-no38-Presidentielle-le

[19]Annexe : Entretien avec un adhérent de l’association Acrimed

[20] Annexe : Entretien avec un adhérent de l’association Acrimed

[21] Ludivine BANTIGNY, Ugo PALHETA, Face à la menace fasciste. Sortir de l’autoritarisme, Paris, Textuel, 2021.

[22] Acrimed, « Les médias doivent respecter le pluralisme durant la campagne électorale (SNJ-CGT) », 9 janvier 2007, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/Les-medias-doivent-respecter-le-pluralisme-durant-la-campagne-electorale-SNJ

[23] Acrimed, « Quel pluralisme dans le traitement des campagnes électorales ? (SNJ-CGT audiovisuel) », 31 juillet 2007, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/Quel-pluralisme-dans-le-traitement-des-campagnes-electorales-SNJ-CGT

[24] Lucile GIRARD, Pauline PERRENOT, « Matinales radio (1/2) : à la recherche du pluralisme », 4 septembre 2020, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/Matinales-radio-1-2-a-la-recherche-du-pluralisme

[25]Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, « Qu’est-ce que le CSA ? », consulté le 01/10/2021 disponible sur www.csa.fr/Informer/Qu-est-ce-que-le-CSA

[26]Ibid.

[27] Henri MALER, « En finir avec le CSA ! Pour un Conseil national des médias… de tous les médias », 6 février 2012, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/En-finir-avec-le-CSA-Pour-un-Conseil-national-des-medias-de-tous-les-medias

[28] MARIANNE, « Oui, il y a bien un « Mélenchon-bashing » médiatique », 8 juin 2017, consulté le 01/10/2021 disponible sur www.marianne.net/agora/tribunes-libres/oui-il-y-bien-un-melenchon-bashing-mediatique

[29] FRANCE INTER, « Adrien Quatennens :‘Le principal problème de la gauche n’est pas sa désunion, c’est sa faiblesse’ », 15 avril 2021, consulté le 03/10/2021 disponible sur www.youtube.com/watch?v=ALuw_czW1Jw

[30]ACRIMED,« Les incitations ravageuses des sondages », Médiacritiques, n. 38, 26 avril 2021, disponible sur www.acrimed.org/Sortie-de-Mediacritiques-no38-Presidentielle-le

[31] Vauchez, Ysé. « Les mythes professionnels des fact-checkeurs. Un journalisme de données au service de la vérité », Politiques de communication, vol. 12, no. 1, 2019, pp. 21-44.

[32] Sophie EUSTACHE, « Les limites du fact-checking (extrait de Comment s’informer de Sophie Eustache) », 15 mars 2019, consulté le 08/10/2021 disponible sur www.acrimed.org/Les-limites-du-fact-checking-extrait-de-Comment-s

[33]Ibid

[34]Annexe : Entretien avec un adhérent de l’association Acrimed

[35]Ibid.

[36]Ibid.

[37]Ibid.

Retour en haut