« Kate et William, le « mariage du siècle » ?

La médiatisation de la vie privée et ses enjeux en Grande-Bretagne

mariage kate et william

« William & Kate, le mariage du bonheur, une cérémonie magnifique » annonçait au printemps 2011 le magazine Royauté (1). Quelques mois plus tôt, Kate Middleton et le Prince William se disaient « Oui ». Ce mariage, attendu avec ferveur par l’ensemble des Britanniques, a été couvert par les caméras du monde entier. Ainsi, près de deux milliards de téléspectateurs ont suivi « le mariage du siècle » derrière leurs écrans, dont 24 millions de personnes au Royaume-Uni.(2)

Peu après, l’épouse du Prince William donne naissance au Prince George de Cambridge, troisième héritier du trône. A la sortie de l’hôpital, les caméras sont présentes pour permettre aux téléspectateurs de découvrir le visage du « Royal Baby ». Comment expliquer cet engouement médiatique autour de la Duchesse et du Prince de Cambridge ?

Sur le campus de l’université de Lincoln (UK), l’actualité politique tient depuis plusieurs semaines une place centrale dans les conversations des étudiants. Mais à l’heure où les élections législatives approchent à grand pas, un autre sujet fait grandement parler de lui : la naissance du second « Royal Baby ». D’ici quelques jours Kate Middleton donnera naissance à son deuxième enfant ; dans la rue, la presse, sur Internet, le sujet est sur toutes les lèvres.

A la fois surprenant et intriguant, cet enivrement nous rappelle l’étroitesse de la frontière qui sépare, en Grande-Bretagne, la vie publique de la vie privée. Le concept de privacy semble avoir du mal à s’imposer. Depuis une vingtaine d’années, les juristes mettent en avant la faiblesse des dispositions juridiques existantes lorsqu’il s’agissait de faire cesser ou réparer une atteinte à la vie privée (3). Quand il est question du droit à l’image, les personnalités deviennent en effet des proies faciles pour les paparazzis. Ce fût le cas de Gorden Kaye, acteur de téléfilms anglais, photographié par des journalistes alors qu’il se trouvait inconscient dans une chambre d’hôpital où l’accès était exclusivement réservé aux personnels de l’établissement.

Malheureusement, cet exemple n’est qu’une illustration parmi tant d’autres. Mais peut-être que l’ensemble des personnalités publiques ne tiennent pas toutes à garder leur vie aussi privée que nous pourrions l’imaginer. Il est possible que pour Kate Middleton et le Prince William, cette couverture médiatique soit délibérée. Plusieurs questions se posent alors. Pourquoi la « peoplisation » est-elle aussi forte en Grande-Bretagne ? Pourquoi certains médias font-ils autant de zèle lorsqu’il s’agit de scruter la vie de la famille royale ? Et qu’est-ce que le public peut y trouver de si intéressant ?

Pour alimenter cette réflexion, Nigel Morris (4), professeur à l’Université de Lincoln et spécialiste en études des médias, ainsi que Selina Ladenstein, étudiante autrichienne en voyage Erasmus, ont accepté chacun avec leur regard original – celui d’un expert et celui d’une étrangère – de répondre à nos questions.

 

UNE MEDIATISATION SOUS CONTROLE

« Une fois, l’acteur hollywoodien Michael J. Fox fois s’est plaint d’avoir été harcelé par les paparazzis alors qu’il faisait du jogging dans Central Park à New York. Mon conseil aurait été : ne faites pas votre jogging à Central Park ! »

N. Morris pense que l’omniprésence des médias pourrait être un problème mais que, paradoxalement, la famille royale en a pleinement conscience. Remontant dans l’histoire, N. Morris nous explique que la famille royale a cherché à se forger une image très tôt, pour maintenir la reconnaissance de son statut.

« La reine Victoria au 19ème siècle a épousé un Allemand et certains de ses enfants se sont également mariés à des Allemands. Mais après le déclenchement de la Première guerre mondiale, dans un contexte de forte germanophobie en Grande-Bretagne, la famille royale britannique a dû se dissocier de l’Allemagne. Par exemple, l’une des petites-filles de la reine Victoria a changé son nom ‘Battenburg’ pour une version plus anglicisé ‘Mountbatten’ (aujourd’hui ‘Windsor’). »

N. Morris nous explique que les mariages princiers qui ont eu lieu à cette période sont devenus spectaculaires aux yeux des citoyens car ils étaient organisés avec un fort esprit de patriotisme lié au contexte. La famille royale a pris l’habitude d’étaler toute une panoplie de festivités avec le célèbre défilé militaire et la foule heureuse d’agiter le drapeau du Royaume-Uni derrière une bande de tambours.

« Ensuite, la famille royale est devenu de plus en plus publique par la montée des médias de masse dans le contexte de la révolution russe, les révolutions en Grèce et ailleurs, l’indépendance irlandaise, la grève générale en Grande-Bretagne en 1926, etc. »

D’après N. Morris, Buckingham Palace tente aujourd’hui de contrôler sa couverture médiatique, en d’autres termes à fixer l’agenda (agenda-setting) (5). Ainsi, maitriser et faire médiatiser son actualité permet à Buckingham Palace de gagner en reconnaissance et en légitimité.

« Les considérations de sécurité et la nécessité de coordonner les soldats, la police, les fonctionnaires de haut niveau, ainsi que de préparer les emplacements, la restauration, etc., signifient que l’agenda royal est établi deux années à l’avance. Les médias savent où la famille royale sera à une date donnée et peuvent allouer des ressources en conséquence selon l’équation : « pas de journaliste = pas de caméra = pas d’histoire ! ».

N. Morris explique que la famille royale suscite l’intérêt tout simplement en raison de son statut de « Royal Family ». Elle ne peut pas dépenser des millions de livres par an pour maintenir son train de vie privilégié, tout en se pliant aux contraintes incontournables du spectacle médiatique et demander dans le même  temps le respect de sa vie privée. Et s’il y a parfois certains écarts venant de la presse, ses membres ne peuvent s’en plaindre exagérément.

« UNE MEDIATISATION EXCESSIVE MAIS INEVITABLE »

Pour Selina, si Kate et le Prince William sont avant tout des personnes comme les autres qui ont le droit d’avoir une vie privée, ils sont  néanmoins des personnalités publiques, symboles de la royauté et du peuple. Même si le fait d’être constamment observés et jugés ne doit pas être simple au quotidien, il est de leur devoir de se montrer face aux caméras.

De son point de vue, Selina trouve incroyable la manière dont le peuple britannique idolâtre la famille royale. Mais « cela ne date pas d’hier, c’est ancré dans les mœurs, dans la culture britannique et ce n’est donc pas prêt de s’arrêter.. ».

 

KATE ET WILIAM : les représentants de la nation

Cette fonction occupée par Kate et William explique l’importance qu’ils accordent aux rites et rituels publics. En tant que représentants de tous les Anglais, la famille royale doit être connue et reconnue. Pour ce faire, tout acte institutionnel faisant l’objet de rituels, tel que le mariage ou encore la venue d’un nouveau-né, doit faire en quelque sorte l’objet d’une validation populaire. Lorsque Charles Mosley, biographe royal, s’exprime au sujet de la naissance du Prince Charles et du comportement du Prince Philip et de la reine à l’égard des média, il dit « qu’ils sont issus d’une génération où les devoirs envers le peuple sont considérés comme les plus importants » (6).

Pour rendre une cérémonie de mariage valide, le résultat doit, comme le souligne Pierre Bourdieu, être présenté « dans les formes reconnues, c’est-à-dire selon les conventions tenues pour convenables en matière de lieu, de moment, d’instruments, etc., dont l’ensemble constitue le rituel conforme, c’est-à-dire socialement valide » (7). En permettant à des centaines de milliers de personnes de « participer » à leur mariage, Kate et William maintiennent cet équilibre qui leur permet de recevoir en retour des témoignages de respect.

Finalement, aussi passionnante pour l’audience que lucrative pour l’industrie médiatique, la vie royale entre ainsi de plus en plus dans l’histoire comme un spectacle médiatique devenu partie intégrante de l’ordre politique anglais.

Naolie -Nora Boudouka
 

(1) Magazine Royauté, n°4 de mai/juin 2011, Edition Lafont Presse. URL: http://fr.1001mags.com/parution/royaute/numero-4-mai-jun-2011

(2) http://www.20minutes.fr/ledirect/715669/media-le-mariage-royal-dope-audiences-france-etrangerJ.R. (avec AFP), « Le mariage royal dope les audiences en France et à l’étranger », 20minutes.fr, 30 avril 2011. URL : http://www.20minutes.fr/ledirect/715669/media-le-mariage-royal-dope-audiences-france-etranger

(3) Vuillième Elise, « Peut-on parler d’un droit à l’image en Grande-Bretagne ? », LEGICOM, 1995/4 N° 10, p. 41-44. DOI : 10.3917/legi.010.0041

(4) http://staff.lincoln.ac.uk/nmorris

(5) Selon Denis McQuail, le concept de mise à l’agenda médiatique permet d’analyser l’ordre du jour présenté par les médias et son effet sur l’opinion publique (McQuail Denis, Mass communication theory: An introduction (2nd ed.), Thousand Oaks, CA, US: Sage Publications, Inc.
(1987)).

(6) http://www.bfmtv.com/culture/royaume-uni-medias-famille-royale-une-longue-histoire-556836.html

(7) Bourdieu Pierre. « Les rites comme actes d’institution », Actes de la recherche en sciences sociales. 43, juin 1982. p. 58-63

Sources

J.R. (avec AFP), « Le mariage royal dope les audiences en France et à l’étranger », 20minutes.fr, 30 avril 2011. URL: http://www.20minutes.fr/ledirect/715669/media-le-mariage-royal-dope-audiences-france-etranger

Marc Pellerin, «  Mariage de Kate et William : les Français ont préféré France 2 », leparisien.fr, 30 avril 2011. URL: http://www.leparisien.fr/tv/mariage-de-kate-et-william-les-francais-ont-prefere-france-2-30-04-2011-1429956.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.co.uk%2F

Nathalie Silbert et Nicolas Rauline, « Le mariage de Kate et William, succès d’audience à la télévision et sur le Net », lesechos.fr, 1 mai 2011. URL: http://www.lesechos.fr/01/05/2011/lesechos.fr/0201337699530_le-mariage-de-kate-et-william–succes-d-audience-a-la-television-et-sur-le-net.htm

D.P et D.LC, « Naissance du bébé royal : William et Kate ne pourraient «pas être plus heureux» », leparisien.fr, 22 juillet 2013. URL: http://www.leparisien.fr/laparisienne/kate-middleton/en-direct-accouchement-de-kate-middleton-le-bebe-royal-est-ne-21-07-2013-2997177.php

http://staff.lincoln.ac.uk/nmorris

McQuail Denis, Mass communication theory: An introduction (2nd ed.), Thousand Oaks, CA, US: Sage Publications, Inc. (1987).

Vuillième Elise,« Peut-on parler d’un droit à l’image en Grande-Bretagne ? », LEGICOM, 1995/4 N° 10, p. 41-44. DOI : 10.3917/legi.010.0041

Magazine Royauté, n°4 de mai/juin 2011, Edition Lafont Presse. URL: http://fr.1001mags.com/parution/royaute/numero-4-mai-jun-2011

Bourdieu Pierre. « Les rites comme actes d’institution », In : sciences sociales Actes de la recherche en sciences sociales.  43, juin 1982, p. 58-63

Par A-L.B avec Diane Gouffrant, « Royaume-Uni: les médias et la famille royale, une longue histoire… », bfmtv.com, 17 mai 2013. URL: http://www.bfmtv.com/culture/royaume-uni-medias-famille-royale-une-longue-histoire-556836.html

Auteur inconnu, « Kate and William angered by ‘grotesque’ invasion of privacy”, bbc.co.uk, 14 septembre 2012. URL: http://www.bbc.co.uk/news/uk-19595221

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