SOS hôpital : médiatiser les revendications du personnel hospitalier en temps de crise sanitaire

Le mardi 4 février à 21h00, l’hôpital Henri-Mondor à Créteil allume les fenêtres pour former le message “SOS” (source : Le Parisien)

Si le système de santé en France est l’un des mieux classés au monde, il subit depuis le début des années 1980 des réformes récurrentes inspirées de logiques managériales. Malgré des promesses de « modernisation » elles ont provoqué de nombreuses mobilisations des hospitaliers. En novembre 2019, en réponse aux mouvements protestataires nés dans les services des urgences depuis le début de l’année, un plan d’urgence pour l’hôpital est présenté par le Premier ministre, Edouard Philippe, et la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn. Parmi les mesures principales figurent : des primes pour les personnels, une rallonge budgétaire de 1,5 milliard d’euros sur trois ans et une reprise partielle de la dette des établissements. Les deux collectifs Inter-Urgences et Inter-Hôpitaux considèrent que ce plan est insuffisant pour faire face aux besoins. Le 13 janvier 2020, un collectif de médecins interpelle directement Agnès Buzyn dans Libération. Dans une lettre ouverte, ils dénoncent « l’insuffisance du plan d’action pour l’hôpital » et annoncent leur volonté de démissionner collectivement de leurs fonctions administratives si des négociations ne sont pas engagées. Deux mois plus tard, la crise du Covid-19 survient en France. Les Français sont confinés, les soignants travaillent nuit et jour pour gérer l’afflux de patients et les mobilisations baissent en intensité. Le 14 Juillet, placée cette année sous le signe de la reconnaissance à l’égard des soignants, marque leur retour. Des banderoles anti-Macron y sont déployées  : « Derrière les hommages, Macron asphyxie l’hôpital ». Conséquence de ces manifestations hospitalières et d’une crise sanitaire inédite, l’hôpital devient un enjeu de débat politique et médiatique de premier plan. Quelles sont les origines des fractures entre le personnel hospitalier mobilisé et les responsables politiques ? En ce sens, en quoi l’organisation complexe du corps médical associée au traitement médiatique ont nui à la visibilité de ces revendications hospitalières ?

Les luttes de cadrage du problème hospitalier entre soignants mobilisés et pouvoirs publics

L’année 2019 est marquée par le lancement d’une grève illimitée des urgentistes, principalement paramédicaux. Le mouvement social est porté par le collectif Inter-Urgences et soutenu par différents syndicats (CGT, FO, SUD Santé, CFE-CGC)[1]. Cette action fait suite à une agression survenue le 13 janvier 2019, à l’hôpital Saint-Antoine de Paris, au cours de laquelle deux infirmières et une aide-soignante sont agressées par un patient. Si la violence dans les services des urgences est un problème récurrent, il n’est pas au cœur des enjeux des mouvements protestataires. Cet événement a cependant joué un rôle de déclencheur qui a conduit les soignants à dénoncer tous les dysfonctionnements de l’hôpital public.

D’après les chercheurs Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, deux grilles de lectures de la crise hospitalière s’opposent dans l’espace politique et médiatique : la lecture « organisationnelle-gestionnaire », portée par les élites politiques, bureaucratiques et médiatiques, et la lecture « budgétaire », davantage portée par les professionnels de santé, les syndicats et certains mouvements sociaux. Le président de la République Emmanuel Macron avait déjà exprimé son prisme d’analyse lors d’un discours : « notre système de santé ne souffre pas d’abord d’un problème de sous-financement, il pêche par un vrai handicap d’organisation »[2]. Il le réaffirme lors d’une visite, suscitant une vive controverse : « il n’y a pas d’argent magique »[3]. Les tenants de la lecture « organisationnelle-gestionnaire » ont cherché à déplacer la problématique hospitalière du côté de l’immobilisme supposé des professionnels de santé et des syndicats, et à se parer des vertus de l’efficacité : « les difficultés de l’hôpital ne viendraient pas du manque de moyens financiers, matériels et humains, mais d’un problème d’organisation et d’efficience ».[4] Le décalage est grand entre le positionnement des gouvernements successifs qui n’ont pas accédé aux demandes les plus pressantes, notamment en termes de budget ou de conditions de travail, et celui du corps médical qui pointait du doigt les dysfonctionnements, voire parfois le risque de mise en danger des patients et du personnel de l’hôpital[5]

Cinq mois après l’annonce du plan d’urgence pour l’hôpital, les mobilisations sont toujours aussi vives. Lorsque l’épidémie de Covid-19 surgit, elle provoque une crise sanitaire sans précédent qui replace l’institution hospitalière au premier plan. Pendant cette crise des hospitaliers appellent à la construction du mouvement populaire « Bas les masques »[6].  Si le « Ségur de la Santé »[7] est initié en réponse, par le nouveau ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, il mobilise une nouvelle fois le personnel soignant qui le qualifie de « trahison »[8].

Cette protestation à l’appel de six syndicats[9] est pourtant marquée par une certaine désunion du mouvement, qui met en avant une crise de représentativité des hospitaliers par les syndicats, et un désaccord entre les organisations. Au risque d’une incompréhension pour les Français et le gouvernement. Spécialiste des mobilisations hospitalières, Patrick Hassenteufel relève qu’il existe des tensions structurelles entre les syndicats[10]. On l’observe avec le désaccord suite au « Ségur », pourtant signé par la majorité des syndicats consultés. La contestation donne toutefois lieu à des moments d’unité syndicale, à l’instar de la mobilisation du 14 novembre 2019 qui a mobilisé tous les syndicats de l’hôpital public.

Faire front ? La diversité du corps médical à l’épreuve de la visibilité médiatique

D’après Pierre-André Juven, la crise du secteur hospitalier résulte d’un accroissement des tâches et des moyens qui lui sont dévolus, alors que les nouveaux modes de gestion et réformes censés lui insuffler de nouvelles dynamiques n’ont fait qu’aggraver les difficultés[11]. Visibiliser les mobilisations hospitalières dans les médias, c’est donc prendre le risque d’occulter une partie de ce qui se joue à l’hôpital. D’après les données dont on dispose à travers notamment des sondages, l’opinion des Français au sujet des médecins relève surtout de jugements de valeurs fondés sur des connaissances partielles du problèmes hospitalier. Pour 88 % de la population, ils seraient « compétents », mais pour près d’un tiers, les médecins seraient « corporatistes » et « conservateurs ». Reprenant la doxa managériale imposée par les questions du sondage, 67 % jugent que les médecins « ont tendance à s’opposer systématiquement à tout changement »[12]. Toutefois, la médiatisation des désagréments posés par la contestation sociale dans les hôpitaux ne doit pas être négligée  : elle peut contribuer à influencer les réponses aux questions[13].

Une des difficultés posées par ce type de sondages est que le personnel médical n’est pas une masse uniforme : il constitue un ensemble de groupes professionnels très hétérogène : médecins libéraux, médecins étrangers, professeurs, infirmiers, brancardiers, urgentistes, etc. Cette diversité peut entraîner une confusion sur les revendications des uns et des autres. « Les hiérarchies, les spécialités, les fonctions y diffèrent fortement et rendent les effets de solidarité nécessairement moins mécaniques », observe Pierre-André Juven[14]. On notera cependant que certaines revendications – vétusté des locaux, personnel insuffisant, budget insuffisant – parviennent à créer une façade unitaire.  La difficile construction d’un mouvement unitaire a trait aux fortes hiérarchies statutaires qui structurent le monde hospitalier. Ainsi, le personnel paramédical dispose de moins de ressources médiatiques ou politiques que les représentants du corps médical. La sous- ou sur-représentation médiatique de certaines catégories de personnel peut contribuer à entretenir une certaine méconnaissance par les profanes de cet univers professionnel peu prompt à la rébellion.

Enfin, les hospitaliers n’ont pas toujours les moyens de mener des actions spectaculaires. Le serment d’Hippocrate[15] et le principe de continuité du service public encadrent ainsi les pratiques de contestation des urgentistes, limitant leur répertoire d’action. Par conséquent, les opérations sont souvent de l’ordre de l’action symbolique[16]. Soumis à une obligation de service minimum, les soignants utilisent comme moyens de mobilisation les tracts, les banderoles ou encore les brassards, qui permettent principalement une visibilité sur le lieu de travail.

L’information en santé, domaine spécialisé du journalisme ?

Historiquement, les liens entre le monde médical et la presse se limitent aux rubriques spécialisées de la presse généraliste et aux médias spécialisés. C’est seulement à partir des années 1970, que les progrès techniques et les catastrophes sanitaires (marées noires, accidents nucléaires…) ont conduit à une réorganisation interne de la profession pour communiquer auprès des Français. Mais là encore, seuls les journalistes spécialisés sur la question traitent ces sujets, donnant une approche encore très technique des sujets médicaux.

On assiste alors à une lutte pour la médiatisation entre médecins. Le traitement de l’expansion de la maladie du SIDA oppose ainsi des “mandarins”[17], experts médiatiques du monde médical, politisant les causes de la diffusion du VIH, avec des épidémiologistes aux propos scientifiques plus neutres et nuancés. Les impératifs des médias, notamment télévisuels, ont contribué à déplacer les sujets médicaux sur le champ politique ou économique entraînant une véritable politisation du sujet, au détriment d’un discours plus scientifique. La difficulté pour le milieu médical est, encore aujourd’hui, d’imposer un point de vue distancié et nuancé, lorsque les journalistes des médias de grande diffusion, en particulier de télévision, sont à la recherche de « sensationnel ».

Dans cette perspective, D. Marchetti identifie plusieurs mécanismes à l’œuvre dans ce processus : « a) une opposition entre une vulgarisation médicale traditionnelle, (…) et une vulgarisation plus grand public ; b) une faible concurrence entre journalistes ; c) un faible poids de la télévision dans la production de l’information dominante ; d) une opposition de générations entre les journalistes”[18]. L’explosion des médias audiovisuels dans les années 1990 a permis de rendre plus visibles auprès du grand public les combats des associations de défense des malades, à l’image d’Act’Up et l’affaire du sang contaminé. La souffrance et la mobilisation sur un registre émotionnel répondent aux besoins journalistiques et font des sujets médicaux, des sujets médiatiques et politiques.

La médiatisation d’un sujet comme celui du problème hospitalier reste donc l’objet d’une lutte entre l’espace syndical des revendications, le champ politique et celui du journalisme. A l’instar des mobilisations pour le climat ou la paix, les revendications de l’hôpital public sont confrontées à un paradoxe : si tout le monde semble favorable à ces « causes sans adversaire »[19], les acteurs mobilisés peinent cependant à obtenir des réponses satisfaisantes des pouvoirs publics, faute notamment d’une visibilisation médiatique propre à légitimer des revendications formulées dans des espaces professionnels complexes traversés par des enjeux spécifiques.

Fatima Berrais, Antoine Billon, Virginie Boquin, Fabien Brunet, Aboubakar Coulibaly, Lucien Béthune Moncourtois

(promo 2020-2021)


[1]WINTREBERT Hugo, « Grève des urgentistes: comprendre la crise en cinq minutes », Le Parisien, 11 juin 2019, https://www.leparisien.fr/societe/greve-des-urgences-comprendre-la-crise-en-cinq-minutes-11-06-2019-8090730.php, [consulté le 26/09/2020]

[2] Discours d’Emmanuel Macron sur « La transformation du système de santé », 18 septembre 2018, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/09/18/discours-sur-la-transformation-du-systeme-de-sante-prendre-soin-de-chacun-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron

[3] CHU de Rouen, le 5 avril 2018

[4] JUVEN Pierre-André, PIERRU Frédéric, VINCENT Fanny – La casse du siècle : À propos des réformes de l’hôpital public, Paris, Raison d’Agir, 2019, p. 7.

[5] Haute Autorité de Santé, Revue de littérature. Qualité de vie au travail et qualité des soins, janvier 2016 ; Rapports de la Cour des comptes, 2014 et 2017 ; Assemblée nationale, Rapport sur les produits financiers à risque souscrits par les acteurs publics locaux, 2011

[6] « Bas les masques : un appel de soignant.e.s à construire un mouvement populaire », avril 2020, https://baslesmasques.co/

[7] Ministère des Solidarités et de la Santé, « Ségur de la santé : les conclusions », 21 juillet 2020, https://solidarites-sante.gouv.fr/systeme-de-sante-et-medico-social/segur-de-la-sante-les-conclusions/

[8] MORAN Anaïs, NELKEN Sacha, « Manifestation de soignants : ’On manque de draps, on n’oubliera pas’ », Libération, 14 juillet 2020, https://www.liberation.fr/amphtml/france/2020/07/14/manifestation-de-soignants-on-manque-de-draps-on-n-oubliera-pas_1794243, [consulté le 26/09/2020]

[9] Rédaction ActuSoins, actusoins.com, 13 juillet 2020, https://www.actusoins.com/333797/mobilisation-du-14-juillet-6-organisations-maintiennent-leur-appel-a-la-greve-et-la-manifestation.html, [consulté le 26/09/2020]

[10] HASSENTEUFEL Patrick, « Les syndicats de médecins entre défense et dépassement de la médecine libérale », Les Tribunes de la santé, 2019/1 (N° 59), p. 21-33, https://www-cairn-info.ezproxy.u-pec.fr/revue-les-tribunes-de-la-sante-2019-1-page-21.htm?contenu=article

[11] JUVEN Pierre-André, « L’hôpital public: par pertes et profits », Mouvements 2019/2(n°98) pp. 13-22,  https://www.cairn.info/revue-mouvements-2019-2-page-13.html

[12] Sondage Odoxa pour Le Parisien, 2015, http://www.odoxa.fr/sondage/francais-plebiscitent-medecins-aimeraient-bien-quils-soient-conservateurs-fermes-aux-reformes/

[13] BOURDIEU Pierre, « L’opinion publique n’existe pas », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 222-235

[14] Juven Pierre-André et al. – La casse du siècle… op. cit. p. 153.

[15] Encyclopédie Larousse – https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Serment_dHippocrate/143995

[16] SAINSAULIEU Ivan,« La mobilisation collective à l’hôpital : contestataire ou consensuelle ? »,  Revue française de sociologie, 2012/3 (Vol. 53), pp. 461-492, https://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2012-3-page-461.htm

[17] CHAMPAGNE Patrick, MARCHETTI Dominique, « L’information médicale sous contrainte », Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 101-102, mars 1994. L’emprise du journalisme. pp. 40-62, https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1994_num_101_1_3084#xd_co_f=MWIyMTUxMjUtOWY2OC00ZWViLWFmN2UtZDA0MWU0YjBjZmVl~

[18] MARCHETTI Dominique, Quand la santé devient médiatique. Les logiques de production dans la presse, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « Communication média et société », 2010,

[19] JUHEM Philippe, « La légitimation de la cause humanitaire : un discours sans adversaires », Mots. Les langages du politique, L’Humanitaire en discours, 2001, pp. 9-27,

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