Joute verbale entre Paris et Bruxelles

Dimanche 23 Juin, 20h. Jean-Louis Costes, maire UMP de Fumel, remporte la législative partielle de la 3ème circonscription du Lot-et-Garonne. Avec 53,76% des voix contre 46,24% pour son adversaire, il bat au second tour le candidat frontiste Etienne Bousquet-Cassagne, un étudiant en BTS de 23 ans. Le candidat du Parti Socialiste n’a pu aller plus loin que le premier tour, laissant place à un duel de droites.
Une partielle est souvent difficile pour la majorité au pouvoir. Celle ci s’annonçait particulièrement compliquée. Elle fait suite à la sortie de l’ancien ministre PS Jérôme Cahuzac du Palais Bourbon la tête basse, après les accusations de fraude fiscale dont il est encore la cible.
Avec un tel score, le candidat FN parle déjà d’une “défaite au goût de victoire“. La gauche tire la sonnette d’alarme.
Arnaud Montebourg
Le soir de cette huitième défaite du PS dans une législative partielle, le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg déclare sur France Inter :

“Monsieur Barroso est le carburant du Front national. Voilà la vérité“. Pour ajouter : “Je crois que la principale cause de la montée du Front national est liée à la façon dont l’UE exerce aujourd’hui une pression considérable sur des gouvernements démocratiquement élus“.

Les critiques de M. Montebourg font suite aux déclarations du Président de la Commission européenne à l’International Herald Tribune, qui avait qualifié la position de la France de “réactionnaire“ sur l’exception culturelle dans les négociations concernant l’accord de libre échange entre les Etats Unis et l’Union Européenne.
Le torchon brule entre la France et la Commission européenne et la polémique se propage.
Le lendemain lors d’un point presse, la riposte de José Manuel Barroso ne se fait pas attendre :

“Quand il s’agit de réformes économiques, d’ouverture, de mondialisation, de l’Europe et de ses institutions, certains souverainistes de gauche ont exactement le même discours que l’extrême droite“.


La tension est à son comble entre Paris et Bruxelles. Cette querelle tombe d’autant plus mal que la France a récemment reçu les recommandations économiques de Bruxelles pour 2014 et que celle ci l’empresse de les appliquer en vue de rééquilibrer les comptes de l’Etat.
Le mal est fait et d’autres membres du gouvernement sont entrés dans la mêlée. Une incohérence entre l’aile gauche du PS et les plus modérés se fait déjà sentir.

Une communication incohérente ou une perte de solidarité gouvernementale ?

Le mardi 25 juin soir dans une interview sur TF1, François Hollande s’adonne à un difficile jeu d’équilibriste pour apaiser les tensions. Ce n’est pas le moment de se mettre la Commission à dos et le Président de la République l’a bien compris. Cependant, il ne doit pas non plus désavouer Arnaud Montebourg, le plus virulent de ses ministres :

“Que l’Europe puisse nous imposer des règles, nous sommes ensemble et il est normal que nous puissions nous désendetter, mettre de l’ordre dans nos finances publiques. Nous l’avons accepté. Mais l’Europe, a insisté le chef de l’Etat, doit donner une impulsion nouvelle“.

Le même jour, le ministre de l’économie Pierre Moscovici jette à son tour de l’eau sur le feu en taclant “sur le ton de la camaraderie“ Arnaud Montebourg :

“Je souhaite que l’on soit capable d’avoir un dialogue dans lequel on respecte les institutions européennes, un dialogue constructif pour réorienter l’Europe et demander que la Commission européenne respecte la sensibilité des nations“.

Les tentatives d’apaisement sont vite ralenties par l’aile gauche du PS, à commencer par le Président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Il déclare le 26 Juin au Parisien :

“ Quand la chancelière allemande Angela Merkel le qualifie d’« erreur de casting », estime-t-il, « elle a raison : il n’a rien compris au film (…) Sa manière d’agir est insupportable (…) Barroso incarne une Europe qui ne correspond plus au monde actuel“. Benoît Hamon adresse à son tour une pique au Président de la Commission qu’il accuse “d’entretenir une forme de distance avec le projet européen“.

Cette fois ci le Président de la Commission européenne ne surenchérit pas. Dans un long entretien pour Les Echos, M. Barroso parle “d’un conflit artificiel“ et de “paroles déformées“, notamment sur la position “réactionnaire“ de la France qui portait selon lui sur la mondialisation et non sur l’exception culturelle.
La veille du Conseil européen du 27 Juin, le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius tente aussi de recadrer les troupes et juge inappropriées les attaques personnelles à l’encontre de M. Barroso, avant d’ajouter :

“ Le débat avec la Commission, oui, mais tout ce qui est pugilat, non“.

Le même jour le gouvernement donne une conférence de presse par l’intermédiaire de sa porte parole Najat Vallaud-Belkacem. Celle ci pratique le même jeu d’équilibriste que François Hollande et dit soutenir “sur le fond“ le ministre au franc parlé :

“Sur le fond du propos, c’est-à-dire le rappel fait à la Commission européenne que les gouvernements européens et les peuples qu’ils représentent ont tout leur rôle à jouer sur la scène européenne, (…) c’est un propos que nous partageons“.

La boucle est bouclée.
L’arrivée du sommet européen des 27 et 28 juin vient mettre fin à la partie de ping pong rhétorique. C’est précisément cette réunion des chefs d’Etats qui doit valider les recommandations adressées à la France par Bruxelles et ses institutions, c’est pourquoi François Hollande s’est encore une fois montré modéré quant aux bisbilles opposant Arnaud Montebourg et José Manuel Barroso.
Cet épisode a cependant montré la difficulté pour tous les membres du gouvernement Ayrault à suivre une même ligne gouvernementale et une communication cohérente. Alors que la cote de popularité de l’exécutif est toujours au plus bas, exposer des positions si différentes et faire des déclarations susceptibles de mettre en mauvaise posture la France dans l’Union européenne fragilise l’image d’un gouvernement qui se veut uni face à la crise.

Des ambitions personnelles cachées ?

Arnaud Montebourg n’étonne plus par ses sorties médiatiques. Le ministre du redressement productif a compris il y a déjà bien longtemps que pour exister en politique, il faut communiquer.
Pascal Lamy
Cet adage est de plus en plus adopté par d’autres personnalités socialistes, à commencer par Claude Bartolone qui multiplie les sorties médiatiques et notamment les invectives contre la politique “trop“ social-démocrate du gouvernement.
Ces
derniers sont régulièrement cités pour prendre la place de J.M. Ayrault à Matignon en cas de remaniement.
Un autre socialiste s’est immiscé dans cet échange de mots entre Paris et Bruxelles. Il s’agit de Pascal Lamy. Pressenti pour un poste de ministre, le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et habitué à s’en prendre à A. Montebourg, n’a pas manqué l’occasion de renvoyer dos à dos Barroso et le ministre :

“Je crois que M. Barroso exagère quand il qualifie les partisans de l’exception culturelle de réactionnaires. Je crois aussi que M. Montebourg exagère quand il diabolise la mondialisation en l’accusant de toutes les difficultés de l’économie française“.

Les critiques de la France à l’encontre de la Commission européenne se sont tues à la veille du sommet de Bruxelles. Peut être parce ce que les propos français à l’égard de l’UE n’ont pas trouvé écho en Europe, notamment à l’approche d’un Conseil européen décisif. En attendant que chacun place ses pions, de tels mots à l’égard de M. Barroso peuvent faire partie d’une stratégie électorale qui a en ligne de mire les élections européennes de 2014. En effet, le PS et notamment son aile gauche se placeraient bien en défenseurs de l’Europe de gauche et sociale contre l’Europe libérale et conservatrice de José Manuel Barroso. Ce dernier n’aurait-il pas également quelque chose à gagner de cette querelle verbale ? En fin de règne à la Commission, l’ex premier ministre portugais n’a pas intérêt à se faire oublier, au cas où un nouveau poste dans une institution internationale lui ferait de l’œil.

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